Après 14 ans de mission, le prêtre missionnaire italien et activiste SMA revient sur l’« exil », la mémoire et les blessures qui ne doivent jamais guérir.
Le piège du départ
« À chaque fois, je me dis que c’est la dernière. La dernière mission, le dernier pays, le dernier peuple à quitter… »
Une vie entre deux rives
C’est par ces mots que le père Mauro Armanino, prêtre de la Société des Missions Africaines (SMA), anthropologue et témoin poétique du Sahel, clôt un parcours de 14 ans au Niger. Son adieu n’est pas une renonciation, mais un témoignage. Il parle de blessures qui doivent rester ouvertes pour ne pas tomber dans l’oubli. Ce n’est pas seulement la fin d’une mission—c’est le récit spirituel et historique d’une vie parmi les « derniers et les plus petits » de la terre.
De Chiavari au Sahel
Né en 1952 à Chiavari, en Italie, Mauro Armanino n’a pas d’abord été attiré par la prêtrise, mais par le travail en usine et le militantisme syndical. Après sept ans parmi les ouvriers de Casarza Ligure, il réoriente sa vie. En 1976, il s’engage comme volontaire en Côte d’Ivoire—un service civil en remplacement du service militaire—qui marque son entrée dans la vie missionnaire.
Ordonné prêtre par la SMA à Gênes, il devient aumônier de jeunes avant de s’envoler pour des missions internationales : l’Argentine, puis le Libéria en guerre, où il est confronté aux déplacements et aux conflits civils. Son parcours est entrecoupé de retours en Italie, où il accompagne les migrants et les détenus de la prison de Marassi à Gênes, tout en poursuivant un doctorat en anthropologie culturelle.
Une mission gravée dans le sable
En 2011, Armanino arrive à Niamey, la capitale du Niger. Sa mission est simple mais profonde : être présent. Il devient le compagnon des déplacés, des sans-papiers, des persécutés et des pauvres. À travers les camps de réfugiés, les églises incendiées et les troubles civils, il se tient aux côtés de ceux qui n’ont pas de voix.
« On part pour un temps, en espérant et croyant rester pour toujours… »
Il connaît l’illusion de la permanence, et pourtant, il reste. Il décrit son séjour comme un passage du pays dessiné sur une carte au pays réel—des visages, des noms, des routes et des histoires écrites dans le sable et emportées par le vent.
L’Évangile en exil
La mission d’Armanino est profondément enracinée dans l’Évangile, mais non confinée par l’institution. Il critique le militarisme et le néocolonialisme, africain comme européen. En 2017, sa lettre ouverte au Parlement italien condamnant l’intervention militaire de l’Italie au Niger attire l’attention nationale. Il dénonce des politiques qui camouflent le contrôle géopolitique en lutte anti-terroriste, et l’aide humanitaire en moyen de contrôle frontalier.
« Il y a en effet des blessures qui ne devraient jamais guérir… »
Il écrit que ces blessures sont sacrées—elles nous rappellent le cri des pauvres. Ce sont les plaies du Christ dans le monde d’aujourd’hui, et sa mission était de rester près d’elles.
Témoin des oubliés
Ses écrits—à la fois académiques et littéraires—font le pont entre la foi et la réalité. Des livres comme La nave di sabbia, Mare muro, L’arca perduta del Mediterraneo donnent voix aux invisibles. Il documente non seulement la tragédie, mais aussi la dignité : l’élégance des pauvres lors des fêtes, les miracles quotidiens de la survie, la beauté des enfants jouant près des feux de signalisation brisés.
« Dans la valise du retour, il y a tout et rien de ce qui a été vécu, aimé, trahi, et dans ce cas, laissé derrière. »
Mémoire et absence, présence et départ cohabitent dans sa vocation. Il devient, selon ses propres mots, une « créature de sable », façonnée par la fragilité et l’espoir.
La dignité en captivité
Il conclut son dernier témoignage par un hommage à Moussa Tchangari, figure de la société civile nigérienne emprisonné depuis le 3 décembre de l’année précédente. Tchangari, un ami et compagnon de longue date sur le chemin de la justice, a refusé de se plier aux diktats d’un système corrompu.
« Avec ses mains nues, il reste libre d’écrire la seule vérité pour laquelle on peut donner sa vie. »
Cette vérité, insiste le père Mauro, c’est la dignité—celle qu’aucune prison ne peut confisquer. C’est cette dignité qu’il emporte dans sa valise, avec le chagrin, l’espoir et les blessures non refermées.
Depuis le grand faubourg du monde
« On quitte le Sud sans savoir si internet fonctionnera, quand viendra la prochaine coupure de courant, ou si le rendez-vous manqué sera jamais reprogrammé… »
Son adieu brosse un tableau vivant du sacré ordinaire : les ânes régnant sur les routes, les enfants partout, et la grâce chaotique d’une vie sans garanties. Sa mémoire conserve les noms de ceux enterrés au cimetière chrétien de Niamey, des migrants morts avant leur voyage, des réfugiés qui ont trouvé un dernier repos dans le sable du désert.
Son départ n’est pas amer. Il est lumineux dans sa douleur. Il est eucharistique : une action de grâce pour avoir vu, touché et vécu parmi ceux qui, affirme-t-il, « créent la seule véritable transformation du monde ».
Partir, c’est rester
Il cite Antonio Machado : « Se hace camino al andar » (On trace le chemin en marchant). Pourtant, chaque fois qu’il part, il se dit que c’est la dernière. Puis il repart. Et retombe dans le saint piège du retour.
Alors qu’il fait ses valises, Armanino sait que le piège l’attend. Le sable du Sahel, admet-il, est un trompeur—il l’attire encore et encore. Mais pour l’heure, le voyage s’achève. « Je rentre, écrit-il, avec rien et tout. »
La dernière mission du père Mauro Armanino est peut-être terminée, mais la route qu’il a tracée—gravée dans les sables du Niger—reste.
Par Dominic Wabwireh







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