Par Pierre-Paul Dossekpli
Ce dimanche 26 juillet, les pèlerins de la SMA et des sœurs Notre-Dame des Apôtres (NDA) ont quitté le Nord de la France, terre natale du Vénérable Père Planque, pour rejoindre Lyon. Leur première étape lyonnaise les a conduits à Vénissieux, en l’église de l’Immaculée Conception, pour une célébration eucharistique présidée par le Père Antonio Porcellato, ancien Supérieur général de la SMA. Ce lieu n’a rien d’un arrêt anodin : le noviciat des sœurs NDA se trouvait juste à côté de cette paroisse, et l’église abrite aujourd’hui une chapelle dédiée aux Martyrs d’Algérie.
Une chapelle, deux sœurs, une même histoire
Parmi les dix-neuf martyrs chrétiens d’Algérie béatifiés le 8 décembre 2018 à Oran, figurent deux religieuses de la congrégation des Sœurs de Notre-Dame des Apôtres : la Bienheureuse Angèle-Marie Littlejohn et la Bienheureuse Bibiane Leclercq. Aux côtés de l’évêque dominicain Pierre Claverie, de six autres religieuses, de quatre Pères Blancs, de sept moines cisterciens de Tibhirine et d’un frère mariste, elles composent cette communauté de témoins assassinés durant la décennie noire algérienne.
Angèle-Marie et Bibiane ont été tuées ensemble le 3 septembre 1994, en pleine préparation de la messe. Ce qui frappe, dans le récit qu’en fait le Père Porcellato, c’est le choix conscient qu’elles ont posé avant leur mort. On leur avait proposé de partir, de quitter l’Algérie pour se mettre à l’abri. Bibiane avait répondu qu’elle choisissait « de rester pour être le lieu d’espérance dans cette terre d’Algérie ». Angèle-Marie, de son côté, disait ne pas « avoir peur » et qu’« on doit seulement bien vivre les moments présents ». Ce sont là, selon le prédicateur, des vies « données » — au même titre que celle du Père Christian de Chergé, moine de Tibhirine, dont le testament spirituel commence ainsi : « Si Marie vint un jour, et ça pourrait être aujourd’hui, d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était donnée à Dieu et à ce pays. »
Le témoignage de celles qui ont connu l’Algérie
Sœur Marie-Claude Sohier, plus de soixante ans de vie religieuse dont une partie en Algérie, a confié : « Voir nos sœurs qui ont leur chapelle dans cette église-là, ça me touche énormément parce que, évidemment, je me retrouve en Algérie avec elles. » Son témoignage rappelle un aspect souvent passé sous silence : la décennie noire n’a pas seulement fauché des religieux, mais aussi une grande partie de la population civile, en particulier les intellectuels et les enseignants, ainsi qu’une centaine d’imams tués pour avoir refusé de signer une fatwa appelant à tuer les non-musulmans — une mémoire honorée, selon elle, jusque dans la cérémonie de béatification d’Oran en 2018, où « il y avait plus de musulmans à la cérémonie que de chrétiens ». Elle retient surtout de ses années algériennes l’accueil d’une population qu’elle décrit comme « très très très accueillante », ajoutant : « on se sent en famille là-bas. »
Sœur Éloïse Murielle Ahou, originaire de Côte d’Ivoire et aujourd’hui en mission en Algérie, a exprimé une émotion comparable en découvrant cette chapelle lors du pèlerinage : « Les mots ne sauraient traduire mes sentiments », a-t-elle confié, précisant qu’en tant que missionnaire en Algérie aujourd’hui, « Angèle Marie et Bibiane sont pour moi des symboles de résilience, de la mission tout donner jusqu’à sa propre vie ». Elle a pris l’engagement de transmettre, une fois de retour sur place, l’existence de ce lieu de mémoire lyonnais à la communauté chrétienne d’Algérie, « pour que, au moins, quand ils sont de passage en France, ils puissent savoir qu’ils ont une petite partie de l’Algérie qui est ici, à Lyon, à Vénissieux ».
Une mémoire tournée vers l’aujourd’hui
Dans son homélie, le Père Porcellato n’a pas voulu enfermer cette mémoire dans le seul passé. Il a relié le sacrifice des martyrs d’Algérie à celui de nombreux autres missionnaires morts jeunes sur la côte ouest-africaine, et à la parabole du champ contenant un trésor caché, qu’il a filée tout au long de son propos : pour la famille missionnaire de Brésillac, ce champ a longtemps été l’Afrique, terre où la semence de l’Évangile a porté du fruit, et qui, ayant beaucoup reçu, est aujourd’hui en mesure de donner à son tour.
La question qu’il a posée à l’assemblée résume l’esprit de cette étape du pèlerinage : ce don de la vie, incarné jusqu’au bout par Angèle-Marie et Bibiane, se renouvelle-t-il chaque jour dans les choix que chacun pose ? Vénissieux, avec sa chapelle des martyrs, n’est ainsi pas seulement un lieu de souvenir, mais un appel à la décision présente — à l’image de ces deux sœurs qui, ayant eu la possibilité de fuir, ont choisi librement de rester au service d’une terre qu’elles avaient choisi d’aimer jusqu’au bout.
Un lieu qui continue de parler
Le curé de la paroisse, le Père Xavier Bizard, prêtre de la Communauté de l’Emmanuel, a lui aussi souligné la portée de cette double présence historique en son église : celle du Père Chevrier et des prêtres du Prado, qui ont implanté la foi dans ce quartier populaire il y a cent trente ans, et celle des sœurs NDA, dont le couvent voisin a longtemps nourri la vie paroissiale. « Dans cette église, il y a deux racines un petit peu », a-t-il expliqué, y voyant le signe d’une vocation missionnaire toujours vivante dans un quartier cosmopolite où se croisent aujourd’hui des habitants venus de nombreux pays d’Afrique. Son message aux deux familles missionnaires est resté simple : « Soyez fidèles à votre charisme, à votre vocation missionnaire. Continuez à donner du fruit là où vous êtes », a-t-il lancé, rappelant que cent ans après le passage des premières sœurs, la communauté chrétienne de Vénissieux, loin de s’éteindre, « a tendance à grandir ».
Venue du Nigeria, Mme Ibru Margaret, laïque associée de la province SMA, a livré un témoignage empreint de la même gratitude. Revivre l’histoire de Planque et de Brésillac lui rappelle que « dans cette vie, on peut être celui qui plante sans être celui qui arrose ». Elle en retient surtout ceci : « nous sommes créés pour des desseins, et nous ne devons pas manquer ce dessein dans notre vie. »
Le Père Nkhoma Mijoni, missionnaire zambien en Tanzanie, a résumé l’esprit de cette journée en ces mots : « Si nos premiers missionnaires ont donné leur vie à Dieu, au peuple de Dieu, au peuple d’Afrique, que puis-je moi-même donner, que puis-je faire pour le peuple africain ? » C’est peut-être là tout le sens de cette étape lyonnaise du pèlerinage : la chapelle des martyrs d’Algérie de Vénissieux n’enferme pas Angèle-Marie et Bibiane dans un passé révolu. Elle les inscrit, au contraire, dans une chaîne toujours ouverte de vies données, dont chaque génération de missionnaires est invitée à écrire la suite.






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