Les anti-balaka : milice chrétienne ou milice d’autodéfense ?

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Les anti-balaka : milice chrétienne ou milice d’autodéfense ?
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Mon intention est d’apporter quelques précisions sur le phénomène « anti-balaka » dont on parle beaucoup aujourd’hui en République Centrafricaine. La presse, surtout occidentale, parle toujours des anti-balaka comme étant une milice chrétienne. Cela ne cadre pas avec la réalité. Il n’y a pas de milice chrétienne en Centrafrique.

Les groupes d’autodéfense, qu’on désigne par ce terme, existent déjà depuis plusieurs années comme nous le verrons plus bas. Si le phénomène a pris beaucoup plus d’ampleur aujourd’hui, cela est lié à la nature et à l’étendue indicible et insupportable des violences commises par les séléka. En effet, la majeure partie des rebelles séléka est composée de mercenaires tchadiens et soudanais de confession musulmane. D’autres éléments sont originaires du Nord-est centrafricain et sont aussi musulmans pour la plupart. C’est dire que la coalition séléka est composée essentiellement de musulmans.

Volonté des rebelles de se venger des chrétiens
Pendant l’assaut sur Bangui, et après la prise du pouvoir, il est apparu très vite que beaucoup d’éléments de cette coalition prônaient un islam pur et dur. Il y a plusieurs preuves à cela. D’abord, dans un document attribué au chef de la séléka M. Djotodia, et adressé à l’organisation de la conférence islamique (OCI), celui-ci exprimait clairement la volonté des rebelles de se venger des chrétiens qui leur auraient fait subir des injustices et d’installer une république islamique en Centrafrique. Jusqu’aujourd’hui, l’auteur supposé de ce document n’a apporté aucune preuve pour démentir cette allégation. Ensuite, l’attaque, la destruction et la profanation systématiques de plusieurs églises chrétiennes, la violence verbale et physique faite aux prêtres, aux religieux et religieuses et aux pasteurs, l’interdiction de la viande de porc et de la viande de chasse dans certaines villes du pays montrent encore à suffisance cette volonté, d’autant plus qu’aucun responsable de la séléka n’a jamais condamné ces pratiques. Tous ces actes et les exactions qui ont été perpétrés après le 24 mars ont fini par exaspérer une bonne partie des Centrafricains. Face à l’effondrement total de l’État, à l’absence d’une autorité pouvant les protéger contre les violences, des jeunes villageois ont fini par s’organiser en milice d’autodéfense, qu’on appelle aujourd’hui les anti-balaka. Mais cela n’est que l’amplification d’un phénomène né il y a déjà plus d’une vingtaine d’années

Une contre vérité historique
En réalité, c’est tout simplement une contre vérité historique de dire que le phénomène anti-balaka est né après le 24 mars et qu’il désigne un mouvement chrétien. Depuis le début des années 90, des bandits de grand chemin, les coupeurs de route appelés « 
zaraguina » écument les routes dans les provinces et y sèment la mort et la désolation. Il y a aussi les éleveurs mbarara (un groupe de peuls mbororo assez violents) armés de kalachnikovs qui viennent du Tchad et qui attaquent les agriculteurs. Quand les militaires ou les gendarmes sont appelés au secours en cas d’attaque, ceux-ci traînent les pieds et préfèrent arriver plusieurs heures après le forfait. Ne pouvant pas compter sur l’État pour assurer la protection de leur personne et de leurs biens, des jeunes de certains villages s’organisent en groupes d’autodéfense pour lutter contre les coupeurs de route et protéger leur village. Pour cela, ils ont pour arme des fusils de chasse artisanaux et des machettes appelées balaka en langue sango. L’appellation anti-balaka vient du fait que ces miliciens d’autodéfense se disent invulnérables aux balles et aux machettes.

Que ce soit dans les années 90, que ce soit après le 24 mars 2013, c’est l’exaction commise gratuitement contre la population civile et l’absence de protection de la part de l’État centrafricain qui ont engendré ou accentué le phénomène d’autodéfense qu’on appelle « anti-balaka ».

“Nous déplorons les amalgames”
Comme je le disais plus haut, l’expression « la milice chrétienne anti-balaka » est injuste et ne traduit pas la réalité. S’il y a des chrétiens parmi ces miliciens, tous ne le sont pas.  Ils ne luttent pas pour imposer une doctrine chrétienne. Ce n’est pas par prosélytisme religieux qu’ils engagent leur lutte. Ils ne brillent pas par l’observance des pratiques chrétiennes. Loin s’en faut ; au contraire, ils font recours aux fétiches et aux gris-gris pour se rendre invulnérables, ce qui est totalement opposé à l’enseignement chrétien. Il y a parmi eux des non croyants ou des personnes qui pratiquent des religions traditionnelles. Ce qui unit tous ces miliciens d’auto-défense c’est l’exaspération que la barbarie des séléka a provoquée en eux. Chrétiens ou pas, ces personnes ne veulent plus subir passivement la brutalité de ces mercenaires venus essentiellement d’ailleurs. Les évêques de Centrafrique sont clairs là-dessus quand ils écrivent dans leur message d’apaisement du 7 décembre 2013: « Nous déplorons les amalgames qui sont faits au sujet des anti-balaka et leur assimilation aux mouvements chrétiens. En effet les anti-balaka sont l’expression du ras-le-bol d’une partie de la population face aux nombreuses exactions commises par les rebelles de la seleka. Toutefois nous réitérons que tous les anti-balaka ne sont pas des chrétiens et que tous les chrétiens ne sont pas des anti-balaka. Il en est de même pour les ex seleka et les musulmans ».

C’est d’ailleurs le même amalgame que font les journalistes quand ils parlent de la ville de Bossangoa et maintenant de Bangui. Il y a deux camps de personnes déplacées, disent-ils, celui des musulmans à l’école de la Liberté et le camp des chrétiens dans les locaux de l’Église catholique. De tels propos déforment volontairement la réalité. Si les personnes réfugiées à l’école de la Liberté se réclament ouvertement de l’islam, il n’en est pas de même de celles qui sont sur les sites de la mission catholique. Dans ce dernier camp, toutes les personnes ne sont pas des chrétiens. L’Église catholique de Bossangoa a ouvert ses portes à toutes les personnes, quelle que soit leur religion, parce qu’elles étaient menacées chez elles et qu’elles avaient vu en cette institution une protection. Les prêtres n’ont pas vérifié le certificat de baptême de toutes ces personnes avant de les accueillir. Nous avons, nous prêtres de Bossangoa, accueilli des personnes humaines en détresse et cela sans considération de leur conviction religieuse. Reconnaître et dire cela ne sera pour la presse que de l’honnêteté intellectuelle car c’est cela la réalité.

Il y a une manipulation politique grotesque
Ensuite, on entend souvent dire dans la presse « les anti-balaka favorables à l’ex président Bozizé ». Cela aussi est contraire à la réalité. Tous les anti-balaka, même ceux de Bossangoa (ville natale de l’ex-président), ne sont pas des partisans de Bozizé. Il y a une manipulation politique grotesque, cynique et irresponsable lorsque des proches de Bozizé revendiquent des attaques des anti-balaka contre les séléka, comme ce fut le cas en septembre dernier. Certains de ces miliciens étaient farouchement opposés à Bozizé lorsque celui-ci était au pouvoir. Pourquoi risqueraient-ils leur vie à le défendre aujourd’hui qu’il est parti ? Il y a parmi les anti-balaka des éléments de certaines rébellions comme l’APRD, le FDPC ou l’UFR qui ont combattu l’ancien président. Qu’on ne fasse pas croire que ces gens sont devenus subitement favorables à Bozizé. Il y a ici une manipulation du pouvoir de Bangui qui voudrait faire croire que tous ces groupes d’auto-défense sont issus de l’ethnie gbaya, alors que ce n’est pas la réalité. Aujourd’hui, l’exaspération est telle qu’on trouve des anti-balaka un peu partout dans le pays et ils sont issus de différentes ethnies.

Peut-on honnêtement dire que tous les Français non musulmans sont des chrétiens ?
Dire que les anti-balaka sont des miliciens chrétiens et proches de Bozizé est une manipulation du pouvoir de Bangui et cela à deux fins principales. Il permet à M. Djotodia, d’une part, de s’attacher la sympathie de la minorité musulmane, dont il est issu lui-même, et celle de la population non croyante ou pratiquant d’autres religions non chrétiennes ; d’autre part, l’argument permet de décourager les anti-balaka non issus de l’ethnie gbaya, celle de M. Bozizé, et éventuellement de les rallier à sa cause. Pour me faire comprendre, prenons un exemple; il y a des musulmans en France, il y en a à Paris comme dans les autres villes. Peut-on honnêtement dire que tous les Français non musulmans sont des chrétiens ? Je ne le pense pas ! Or, c’est exactement ce que la presse internationale veut faire croire dans le cas de la Centrafrique et de Bossangoa en particulier.

 Pourquoi les journalistes, si souvent bien informés, veulent ignorer cette vérité ? Que se cache-t-il derrière cette ignorance volontaire ? La presse doit éviter des amalgames volontaires qui peuvent provoquer des dérives aux conséquences imprévisibles. On a déjà assez de problèmes. Nous voulons que l’on parle de notre situation au monde, mais nous voulons qu’on le dise avec les mots qu’il faut.  SANS AMALGAME.

Abbé Jérôme Emilien DANSONA
Diocèse de Bossangoa en Centrafrique

 

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