Je n’ai pas choisi les routes les plus simples. Le Nigéria, le Congo et la République Centrafricaine ne sont pas seulement trois pays sur une carte. Ce sont trois visages de la même mission. Trois terrains, trois climats, trois manières d’aimer — mais un seul Seigneur.
Au Nigéria : l’énergie, la jeunesse, l’élan
Au Nigéria, j’ai découvert une Église vibrante. Les jeunes étaient déjà organisés, structurés, engagés. Mon rôle ? Être là. Rassurer. Encourager. Pousser plus loin.
Nous avons lancé des camps de vacances pour former les jeunes dans leur foi et dans leur vie. Avec les élèves du secondaire, nous avons développé la Jeunesse Étudiante Catholique (JEC) dans la ville d’Assaba. Les groupes étaient ouverts, accueillants. La confiance s’installait rapidement.
Là-bas, je n’avais pas besoin de frapper aux portes : elles étaient déjà ouvertes. Notre mission était claire : approfondir la foi, aider chacun à mieux se connaître, former des jeunes capables de prendre leur vie en main.
C’était une pastorale dynamique, enthousiaste, presque naturelle.
En Centrafrique : apprendre à être regardé
Puis vint la Centrafrique. Même mission. Mais sensation totalement différente. Je venais d’un contexte où le prêtre est accueilli comme un père, un ami, un frère. À Bangui, je me suis retrouvé face à une communauté qui me regardait de loin. On n’osait pas s’approcher. Je ne parlais pas la langue. On me dépassait sans me saluer. Et surtout — on m’observait. Chaque geste analysé. Chaque parole interprétée. Chaque rencontre questionnée.
Ce n’était pas un rejet. C’était une attente. Une vérification. Qui es-tu ? Pourquoi es-tu venu ? Que cherches-tu chez nous ? J’ai compris que l’histoire récente du pays avait changé la place du prêtre. Après les crises, les laïcs avaient pris une grande responsabilité dans l’animation de l’Église. Le prêtre était souvent réduit aux sacrements. L’équilibre était fragile. Les blessures encore ouvertes.
Il a fallu du temps. Du temps pour comprendre. Du temps pour aimer. Du temps pour être adopté. Et quand la confiance s’est installée, tout a changé.
Avec les jeunes, nous avons lancé des pastorales de périphérie. Avec des professionnels engagés, nous avons mené une campagne contre les rapports sexuels précoces et pour l’éducation des plus jeunes. Avec les responsables des groupes d’enfants, nous avons travaillé à l’excellence — dans les études et dans la vie. Je suis parti avec un amour profond pour ce peuple. Un amour né de l’épreuve.
Le Congo : former ceux qui formeront
Après la mission paroissiale, changement radical de décor : la maison de formation de Kimwenza, au Congo. Nouvelle mission. Nouvelle conversion intérieure.
Ici, je ne courais plus dans les écoles et les quartiers. Je restais. Je partageais la vie quotidienne de jeunes séminaristes venus du Congo et de Centrafrique. Nous vivions ensemble. Nous priions ensemble. Nous travaillions ensemble. Former un futur missionnaire n’est pas un détail administratif. C’est préparer l’Église de demain. La formation repose sur trois piliers :
1. Spirituelle
L’Eucharistie au centre. Les récollections. L’accompagnement spirituel obligatoire. Apprendre à discerner la présence de Dieu dans le quotidien. Comprendre que l’appel n’est pas un sentiment, mais une réponse.
2. Humaine
Sport, fraternité, travail manuel, initiatives personnelles. Comme le disait Thomas d’Aquin : « La grâce construit sur la nature. » On ne devient pas prêtre en sautant l’étape d’être un homme debout.
3. Intellectuelle
Philosophie, sciences humaines, rigueur universitaire. Lire. Étudier. Comprendre le monde pour mieux l’aimer. Former demande une autre énergie que prêcher. Moins spectaculaire.
Plus exigeante. Plus silencieuse.
Ce que la mission m’a appris
On croit que la mission est une affaire d’activité. Elle est d’abord une affaire d’attitude. On passe d’une mission d’action à une mission de présence. D’un terrain enthousiaste à un terrain méfiant. D’une foule à une maison.
Et parfois, ce n’est pas la difficulté extérieure qui fatigue le missionnaire, mais le regard constant posé sur lui. Être épié peut décourager. Être jugé à cause des erreurs des autres peut blesser. Mais j’ai appris ceci :
La mission ne se copie pas d’un pays à l’autre. Elle s’incarne. Il faut du temps pour comprendre un peuple. Il faut du temps pour aimer un peuple. Et quand l’amour s’installe, la mission fleurit.
Aujourd’hui, si je devais résumer mon parcours en une phrase, je dirais : Je suis passé de l’enthousiasme à la patience, de l’action à la profondeur, de la fascination à la compréhension. Et c’est là que commence la vraie mission.
Par le p. Eric Yapi Yapi1
- Fr. Eric Yapi Yapi, SMA, is a missionary priest of the Society of African Missions (SMA) from Ivory Coast. He was recently appointed to serve with the Forum International de Recherches entre Missionnaires et Missiologues (FIRMEM) in Lyon, France — a joint SMA–NDA initiative dedicated to fostering dialogue between missionaries and missiologists, strengthening missionary reflection, and supporting mission teams in the field. ↩︎







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