Quelles traces les missionnaires d’aujourd’hui laisseront-ils aux générations futures ? À l’heure où de nombreux missionnaires européens et américains passent progressivement le relais aux jeunes générations, la préservation de la mémoire missionnaire devient un enjeu majeur. Pour Cyrille Houenou, SMA, une réponse s’impose : écrire, documenter et transmettre pour que l’histoire de la mission ne tombe pas dans l’oubli.
« Verba volant, scripta manent » : les paroles s’envolent, les écrits demeurent. Ce proverbe latin résume un défi essentiel pour les missionnaires d’aujourd’hui : laisser des traces de leur passage. Héritiers d’une riche tradition orale et envoyés à travers le monde, ils sont appelés à contribuer activement à la préservation de la mémoire de leurs communautés et des peuples qu’ils accompagnent.
Alors que plusieurs générations de missionnaires européens et américains ont constitué, au fil des décennies, d’importants fonds d’archives, une nouvelle génération prend progressivement le relais. Comment poursuivre cet héritage et enrichir les archives de manière juste et durable ? Pour l’archiviste, la réponse commence par un geste simple, mais décisif : écrire sa mission pour que d’autres puissent un jour en raconter l’histoire.
Les archives, une mémoire vivante
Une archive n’est pas un simple dépôt de documents. Elle est une mémoire vivante, porteuse d’histoires, d’expériences et de visages. Lettres, rapports de mission, cartes postales, plans d’églises, photographies et carnets constituent autant de fragments de vie qui permettent de comprendre l’évolution d’une communauté, d’une Église ou d’une mission.
Ces documents n’ont pas toujours été produits dans l’intention de devenir des archives. C’est souvent le temps qui leur confère leur valeur historique et patrimoniale.
Les lettres de Mgr Melchior de Marion Brésillac, fondateur de la Société des Missions Africaines (SMA) en 1856, en sont une illustration. Conservées presque par hasard, elles permettent aujourd’hui de mieux comprendre l’esprit qui a présidé à la fondation de la Société.
Mais la mémoire reste fragile. Elle peut comporter des lacunes, des silences et des périodes insuffisamment documentées. L’histoire de certaines missions risque ainsi de disparaître, non parce qu’elle n’a pas été vécue, mais parce qu’elle n’a pas été consignée.
Le Liberia, un exemple qui interpelle
Lors d’un stage à Rome en juillet 2025, Cyrille Houenou a consulté le dossier des archives de la mission SMA au Liberia couvrant la période 1980-2000. Il l’a trouvé vide et silencieux.
Cette lacune peut s’expliquer par le contexte particulièrement difficile de la guerre civile qui a ravagé le pays. Pourtant, les missionnaires SMA y étaient présents et poursuivaient leurs activités.
Comment reconstituer aujourd’hui cette histoire si les documents permettant d’en témoigner font défaut ? Comment les chercheurs de demain comprendront-ils les décisions, les engagements, les difficultés et les initiatives des missionnaires de cette époque ?
Ce constat rappelle une évidence : une histoire qui n’est pas documentée risque de devenir une histoire oubliée. Il invite les missionnaires d’aujourd’hui à prendre conscience de leur responsabilité dans la constitution du patrimoine de demain.
Trois gestes simples pour préserver la mémoire
Contribuer aux archives ne signifie pas nécessairement écrire un livre ou produire une œuvre littéraire. Chaque missionnaire peut participer à cette mémoire collective en adoptant quelques habitudes simples et régulières.
1. Écrire le quotidien.
Tenir un journal ou prendre régulièrement des notes permet de conserver la trace d’une rencontre, d’une décision communautaire, d’une fête, d’une visite pastorale, d’un deuil, d’une épidémie ou encore d’un événement culturel, économique ou politique. Ces faits, parfois anodins sur le moment, peuvent devenir des sources précieuses pour les chercheurs dans cinquante ans.
Il ne s’agit pas de faire de la littérature, mais de raconter la vie réelle d’une communauté missionnaire, avec ses joies, ses épreuves, ses décisions et ses engagements.
2. Documenter les activités et préserver la correspondance.
Les rapports, même brefs, ainsi que les lettres et les échanges avec le Généralat, la Province, le District, la communauté ou l’évêque local, constituent des témoignages importants de la vie missionnaire. Bien conservés, ils permettent de retracer les activités accomplies, les défis rencontrés et les réponses apportées.
Ils peuvent également éclairer les difficultés actuelles, car certaines questions pastorales, sociales ou organisationnelles d’hier restent d’actualité.
3. Préserver et légender les photographies.
Une photographie doit être accompagnée, autant que possible, des informations essentielles : qui y figure, où et quand elle a été prise, et quel événement elle représente. Une copie doit ensuite être transmise au service d’archives compétent.
Une photographie modeste, mais correctement légendée, vaut mieux qu’une belle image anonyme dont personne ne pourra expliquer le contexte.
Ces trois gestes — écrire, documenter et conserver — exigent davantage de régularité que de moyens. Ils représentent pourtant un investissement essentiel dans la transmission de l’histoire missionnaire.
Une mémoire durable et respectueuse
Conserver des documents ne suffit pas. Encore faut-il veiller à ce que la mémoire transmise soit à la fois durable et juste.
Elle doit être durable, grâce à des habitudes de documentation régulières et à des pratiques de conservation adaptées. Elle doit aussi être juste, car documenter n’est jamais un acte totalement neutre. Il faut respecter la dignité des personnes photographiées, rechercher leur consentement lorsque cela est possible et éviter les représentations réductrices ou stéréotypées.
Préserver le patrimoine missionnaire, c’est également assumer une responsabilité envers les personnes et les communautés dont nous racontons l’histoire. Les documents transmis doivent témoigner de leur réalité avec respect, rigueur et discernement.
De l’oralité à l’écriture : transmettre sans renier ses racines
Pour les missionnaires africains, cette réflexion revêt aussi une dimension culturelle particulière. Les sociétés africaines ont longtemps transmis leur mémoire par la parole, grâce aux anciens, aux conteurs et aux traditions communautaires. Le célèbre proverbe « Un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » rappelle la richesse de cet héritage.
Mais lorsque disparaît celui qui porte un souvenir, une partie de cette mémoire peut disparaître avec lui.
Passer de l’oralité à l’écriture ne signifie pas renier cette tradition. Il s’agit plutôt de lui donner un support durable, afin que les expériences et les connaissances puissent être transmises, relues et interrogées par les générations futures.
Autrefois, des missionnaires comme le père Augustin Planque encourageaient la collecte de rapports et d’objets ethnographiques pour conserver des informations sur les peuples évangélisés. Aujourd’hui, les missionnaires africains et asiatiques ont la possibilité d’écrire eux-mêmes l’histoire de leurs Églises et de leurs communautés, en témoignant de leur expérience et en portant leur propre regard sur les réalités vécues.
Ils ne sont plus seulement les acteurs d’une histoire racontée par d’autres : ils peuvent aussi en devenir les auteurs et les gardiens.
À l’ère numérique, tout peut disparaître
Notre époque produit une quantité sans précédent d’images, de messages et de documents. Pourtant, cette abondance ne garantit pas leur préservation.
Une carte postale conservée dans un tiroir peut traverser les décennies, voire les siècles. Une photographie stockée sur un téléphone peut disparaître à la suite d’une panne, d’un vol, de la fermeture d’un compte ou d’une défaillance informatique.
La multiplication des images générées par l’intelligence artificielle ajoute une difficulté supplémentaire : il devient parfois plus complexe de distinguer une photographie authentique d’une image artificielle.
D’où la nécessité d’adopter de bonnes pratiques : effectuer des copies de sauvegarde, organiser le stockage numérique, imprimer certains documents importants lorsque cela se justifie et transmettre régulièrement les dossiers aux services d’archives compétents.
Produire des documents ne suffit pas ; il faut aussi veiller à leur authenticité, à leur sécurité et à leur accessibilité dans le temps.
Trois priorités pour l’avenir des archives SMA
Pour limiter les lacunes documentaires et éviter que des pans entiers de l’histoire missionnaire ne tombent dans l’oubli, trois actions méritent d’être engagées.
Former. Une initiation aux enjeux des archives pourrait être intégrée aux programmes de propédeutique, aux maisons de philosophie et de théologie ainsi qu’aux sessions destinées aux missionnaires nouvellement arrivés dans leur lieu de mission. Cette formation permettrait de faire de la documentation une dimension normale de la vie missionnaire.
Outiller. Les missionnaires devraient disposer de moyens pratiques : un espace de stockage sécurisé, un modèle de rapport trimestriel et une adresse centralisée pour transmettre les photographies et les documents. Des outils simples faciliteraient le passage de la bonne volonté à une pratique régulière.
Mettre en réseau. Relier les fonds d’archives, faciliter leur consultation et développer leur accessibilité, dans le respect des règles de confidentialité et de protection des données, permettrait de mieux valoriser le patrimoine conservé. Une collection prend pleinement vie lorsqu’elle peut être consultée, étudiée et partagée.
Quel héritage laisserons-nous ?
Dans cent ans, quelqu’un entrera peut-être dans une salle d’archives à la recherche des traces de notre époque. Que trouvera-t-il ? Des journaux régulièrement tenus, des rapports soigneusement conservés, une correspondance documentée, des publications bien renseignées et des photographies légendées ? Ou se heurtera-t-il à un grand vide ?
La réponse se construit dès aujourd’hui. Elle dépend de chaque missionnaire qui choisit de consacrer quelques minutes à noter un événement, à rédiger un rapport, à identifier une photographie ou à transmettre un document.
Ces gestes modestes détermineront si l’histoire missionnaire de notre temps pourra être racontée demain dans toute sa richesse et sa complexité.
Les archives ne sont pas seulement l’héritage de ceux qui nous ont précédés. Elles sont aussi la responsabilité de ceux qui vivent la mission aujourd’hui. Écrire, préserver et transmettre : c’est ainsi que nous contribuerons à garder vivante la mémoire de la mission et à offrir aux générations futures les clés de leur propre histoire.
Cyrille HOUENOU, SMA






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