Alors que la Société des Missions Africaines (SMA) et les Sœurs de Notre-Dame des Apôtres (NDA) poursuivaient leur pèlerinage à l’occasion de leur Triple Jubilé, Mgr Michel Cartatéguy, archevêque émérite de Niamey, s’est rendu en Bretagne pour présider un autre rendez-vous emblématique du dialogue entre les religions : le pèlerinage islamo-chrétien des Sept Dormants, au Vieux-Marché (Côtes-d’Armor). À l’issue de cette célébration, il a rejoint Lyon afin de présider la messe de clôture du Triple Jubilé à la Basilique Notre-Dame de Fourvière.
Dans son reportage publié dans Ouest-France, la journaliste Virginie Guennec nous plonge au cœur de cette rencontre qui, depuis plus de soixante-dix ans, rassemble chrétiens, musulmans et personnes sans appartenance religieuse autour d’un même idéal : la paix, la fraternité et le dialogue. Le pèlerinage des Sept Dormants est aujourd’hui l’un des plus anciens et des plus significatifs rendez-vous de dialogue islamo-chrétien en France. Chaque année, sur le site des Sept-Saints, au Vieux-Marché, des pèlerins venus de tous horizons se retrouvent pour prier, écouter, échanger et marcher ensemble. Cette année encore, la journée s’est ouverte par une célébration à la chapelle, avant une procession vers le pilier de la Paix puis vers la fontaine, lieu du temps de prière musulman autour de la sourate 18 du Coran, « Les Gens de la Caverne », récit qui fait écho à la tradition chrétienne des Sept Dormants d’Éphèse.
Un appel à bâtir ensemble le Royaume de Dieu
Pour Mgr Michel Cartatéguy, qui présidait pour la première fois ce pèlerinage en qualité de « pardonneur » de l’édition, cette rencontre dépasse largement le symbole. Dans son homélie, il a rappelé que le dialogue entre croyants ne relève pas d’une simple courtoisie, mais d’une véritable exigence de foi. Prenant appui sur la première lecture du jour, il a évoqué le songe de Salomon, auquel Dieu adresse cette invitation : « Demande ce que je dois te donner. » Le jeune roi répond en demandant non pas la richesse ou la puissance, mais un cœur attentif et la sagesse pour discerner le bien du mal.
Mgr Cartatéguy a souligné que cette figure de Salomon est également profondément enracinée dans la tradition musulmane. Dans le Coran, Sulayman, héritier de David, est présenté comme un prophète et un roi à qui Dieu a accordé une sagesse exceptionnelle et une royauté exemplaire. Ainsi, dès les Écritures, chrétiens et musulmans découvrent un patrimoine spirituel commun qui les invite à rechercher ensemble la justice et la paix. L’archevêque a ensuite conduit l’assemblée vers l’Évangile du jour consacré aux paraboles du Royaume de Dieu. Jésus compare le Royaume à un trésor caché dans un champ et à une perle de grand prix. Pour beaucoup, le mot « trésor » évoque une richesse matérielle ; pourtant, expliquait-il, le véritable trésor est souvent une personne aimée, une relation qui transforme l’existence ou encore une vocation vécue avec fidélité.
Cette intuition rejoint également la tradition islamique. Le Coran lui-même évoque les trésors cachés contenus dans chaque sourate et dans chaque verset, invitant le croyant à découvrir toujours davantage la richesse de la Parole de Dieu. Pour les disciples du Christ, le trésor suprême est le Christ lui-même. En Lui, Dieu inaugure son Royaume de paix, d’amour et de justice. Ce Royaume n’est pas une réalité lointaine réservée au ciel ; il est déjà présent au milieu de nous et grandit silencieusement chaque fois que des hommes et des femmes choisissent la fraternité plutôt que la division.
Une expérience née de la mission
Mgr Cartatéguy a ensuite parlé avec émotion de son long ministère missionnaire au Niger. Pendant des décennies, dans l’un des pays les plus pauvres du monde, il a partagé la vie quotidienne de communautés musulmanes avec lesquelles l’Église a travaillé dans un profond respect mutuel. « Avec mes frères musulmans, nous avons uni nos forces spirituelles et humaines pour rendre leur dignité à tous ceux que la vie avait blessés ou que les injustices économiques et politiques avaient marginalisés », a-t-il rappelé. Cette expérience concrète lui permet d’affirmer avec conviction que la coopération entre croyants n’efface pas les différences doctrinales ; elle les dépasse lorsqu’il s’agit de servir la dignité de toute personne humaine. C’est pourquoi il a lancé un appel particulièrement fort : « Un royaume de paix ne peut advenir que si tous les croyants s’unissent pour un même combat au-delà de leurs divergences doctrinales. Ils ont en commun le trésor inestimable du désir de paix et de la faire vivre dans les cœurs humains. » Dans cette perspective, il a également cité le pape Léon XIV, rappelant que le dialogue interreligieux constitue un chemin privilégié vers la paix, dès lors que les croyants puisent aux sources authentiques de leurs traditions spirituelles, où aucune place n’est laissée à la haine sacralisée.
Enfin, revenant à la figure des Sept Dormants, Mgr Cartatéguy a invité chacun à contempler leur témoignage de fidélité jusqu’au martyre. Leur foi demeure un appel adressé à tous les croyants : être toujours plus fidèles à Dieu afin de mieux servir l’humanité. Dans une image particulièrement parlante, il a décrit les Sept Saints comme autant de gestes qui résument la vocation des croyants : des mains jointes pour prier, des mains sur le cœur pour aimer, des mains ouvertes pour accueillir et des mains tendues pour offrir. « Prier, aimer, accueillir et offrir : tels sont les fruits du Royaume que tous les croyants sont appelés à produire aujourd’hui et pour les siècles des siècles », a-t-il conclu.
Un témoignage qui touche les participants venant pour la première fois
Le reportage de Virginie Guennec montre combien cette démarche continue d’attirer de nouveaux visages. Parmi eux, Joëlle Joly, venue de Creil avec plusieurs membres de l’association d’Olivier Carré, participait pour la première fois au pèlerinage. Marquée par la diversité culturelle de sa ville, elle y voit un modèle appelé à se diffuser : « À Creil, on a 140 cultures différentes. Si on veut rester tous ensemble et en paix, il faut que des pèlerinages comme celui-ci se propagent un peu partout. » Même enthousiasme chez Fatiha Bendhaiba, venue spécialement de Rambouillet avec son mari. De confession musulmane, elle prenait elle aussi part pour la première fois à cette rencontre. Profondément touchée par l’esprit de fraternité vécu tout au long de la journée, elle exprimait son espérance : « Les rencontres comme celle-ci, on espère que ça soit beaucoup plus généralisé. Ça encourage la paix entre les gens, les populations, les religions aussi. Parce qu’on en a marre des amalgames. Ça m’a beaucoup touchée ce matin et, avec mon mari, on compte déjà revenir une autre fois. »
Un signe d’espérance pour notre temps
Dans un contexte international marqué par les tensions identitaires, les conflits et les incompréhensions religieuses, le pèlerinage des Sept Dormants demeure un signe prophétique. Il rappelle que la fidélité à sa propre foi ne conduit pas au repli sur soi, mais ouvre au dialogue, à l’amitié et au service du bien commun. Depuis plus de sept décennies, cette rencontre montre que chrétiens et musulmans peuvent marcher côte à côte, prier chacun selon sa tradition et œuvrer ensemble pour faire grandir une culture de paix. Le message porté cette année par Mgr Michel Cartatéguy résonne ainsi comme une invitation adressée à tous : faire du Royaume de Dieu une réalité visible à travers la prière, l’accueil, le service et la fraternité vécue au quotidien.






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