À 77 ans, le père Alain Derbier, missionnaire de la Société des Missions Africaines (SMA), s’apprête à retourner une dernière fois en Côte d’Ivoire – non pour y reprendre son poste, mais pour faire ses adieux. Il est aujourd’hui le dernier missionnaire français blanc encore en poste dans ce pays. À l’occasion de son jubilé d’or sacerdotal, il s’est livré dans un entretien intime, tandis que le supérieur général de la SMA, le père François du Penhoat, lui adressait une lettre chargée d’émotion.
« J’ai conscience que j’arrive au bout du voyage »
C’est avec une lucidité sereine que le père Alain Derbier ouvre son témoignage : « J’ai conscience que j’arrivais au bout du voyage. » À 77 ans, la santé décline, même si elle ne se voit pas toujours. Après cinquante années passées au service de l’Église en Afrique, il prépare son dernier départ pour la Côte d’Ivoire. Mais cette fois, ce n’est pas pour une nouvelle mission : c’est pour dire au revoir. « Je ne vais pas partir comme un voleur, » dit-il, reprenant une expression qui lui est chère. « Je vais prendre le temps de saluer mes amis, ce pays que j’ai aimé. Puisque j’ai la chance de pouvoir organiser en quelque sorte mon départ, je pense que je dois le faire. » Il envisage même une nouvelle forme de présence : « Peut-être une autre façon d’être missionnaire, dans le silence, dans la discrétion. »
1970-2026 : la fin d’une époque
Arrivé en Côte d’Ivoire en 1970, à l’âge de 21 ans, comme séminariste coopérant au petit séminaire de Gagnoa, Alain Derbier a vu défiler des décennies de bouleversements. À l’époque, la SMA comptait près de 150 prêtres français dans le pays. Aujourd’hui, il est le dernier. Interrogé sur ce constat, il répond sans amertume : « C’est dans l’ordre des choses. Il faut que les aînés s’en aillent, que les enfants grandissent. » Il rappelle que le clergé ivoirien, qui ne comptait qu’une quarantaine de prêtres en 1970, en compte aujourd’hui plus de mille. Et il souligne l’ironie de l’histoire : « Ce sont maintenant des missionnaires africains qui viennent évangéliser la vieille France. C’est beau, il faut le vivre sans amertume. »
Un missionnaire pas comme les autres
Dès ses débuts, Alain Derbier s’est distingué par son approche de l’inculturation. Ordonné prêtre en 1976, il demanda à son évêque une année de stage en village, vivant neuf mois chez les habitants, partageant leur nourriture, leur eau, leurs conditions de vie. « Je ne suis pas venu pour enseigner, je suis venu pour partager, » insiste-t-il. « L’Évangile que nous annonçons doit s’ouvrir, pour que les Africains le vivent avec le génie de leur propre culture. »
Cette sensibilité culturelle, il l’a également déployée entre 1987 et 1991, lorsqu’il a pris en charge le Musée africain de Lyon. Il l’a profondément renouvelé, passant d’une vitrine coloniale à un lieu de rencontre et de dialogue. Dans sa lettre de jubilé, le supérieur général, père François du Penhoat, salue cet héritage : « Pour toi, les objets ne sont pas regardés pour eux-mêmes, pour le simple plaisir des yeux. Ils sont avant tout des témoins chargés de sens. […] Ces objets nous invitent à porter le regard et la réflexion plus loin, vers les hommes qui les produisent et les utilisent. »
« Qu’est-ce que vous les aimez ! »
Parmi les souvenirs les plus marquants de sa vie missionnaire, Derbier évoque une visite commentée au musée. À la fin de la visite, un homme s’approcha et lui dit simplement : « Au revoir, vous les aimez. » Le père confie : « C’est le plus beau compliment qu’on m’ait jamais fait sur ma vie missionnaire. » Il ne cache pas non plus les tensions. Il raconte avoir écrit au président Félix Houphouët-Boigny pour dénoncer des persécutions contre des chrétiens, tout en œuvrant parallèlement à la construction d’une grande église et d’une mosquée, dans un esprit de fraternité interreligieuse. Il reçut même une médaille et une enveloppe présidentielle, signe que son engagement pour la paix n’était pas passé inaperçu.
Un regard sans amertume sur la fin d’une aventure
Interrogé sur ce que signifie être l’avant-dernier missionnaire SMA en Afrique (un confrère se trouve encore au Bénin), il répond avec humilité : « Il n’y a pas d’amertume à avoir. Les années ont passé. On a fait du mieux qu’on a pu, avec nos qualités et nos défauts. » Il met en garde les jeunes prêtres africains contre certains pièges : « Je suis un peu choqué de voir certains jeunes confrères très exigeants sur le confort, les belles voitures, les climatiseurs. Moi, je n’ai jamais eu de climatiseur, ni de domestique. » Il les exhorte à ne pas renier leur culture, à rester simples et à se détacher de l’ambition.
« L’Afrique m’a changé »
La lettre du supérieur général cite une confession du père Derbier : « L’Afrique m’a changé. Je me sens plus proche de Dieu. » C’est peut-être là l’essentiel : un demi-siècle passé à donner, mais aussi à recevoir. « Non seulement ils m’ont beaucoup donné, mais je leur ai beaucoup demandé, » reconnaît-il. « Je ne me suis jamais comporté comme quelqu’un qui venait avec sa sagesse. »
Alors qu’il s’apprête à prendre l’avion pour la Côte d’Ivoire, pour ce qui sera sans doute son dernier voyage, il affirme que les liens ne se rompront pas : « D’une façon ou d’une autre, je serai toujours là-bas, spirituellement, psychologiquement. Et avec les médias, on peut se parler facilement. »
La mission continue
Alors qu’il s’apprête à rentrer, il ne quitte pas simplement un lieu. Il laisse derrière lui une partie de son histoire. Mais peut-être est-ce là le paradoxe de toute véritable mission : on arrive comme étranger, on apprend à aimer, on sert avec humilité, et un jour, lorsqu’il faut repartir, on découvre que la terre vers laquelle on avait été envoyé est devenue une maison. Et son propre témoignage résume admirablement ce mystère : « Quand on donne sa vie, on la donne au Bon Dieu, mais on la donne aussi et peut-être surtout aux gens vers lesquels nous sommes envoyés. »
Le père du Penhoat conclut sa lettre par une citation de saint Augustin, reprise par le pape Léon : « Fais la justice, parce que la justice et la paix s’embrassent et ne sont point en désaccord. » Ces mots semblent taillés pour la vie d’Alain Derbier, qui n’a cessé de chercher la paix par la justice, le dialogue et la rencontre. Il part, mais il laisse une Église ivoirienne debout, prospère et missionnaire à son tour. « Ce n’est pas un échec, » répète-t-il. « Ainsi va la vie. »






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