La renommée de sainteté à l’ère numérique : le défi lancé au colloque du Dicastère pour les Causes des saints


Par Pierre-Paul Dossekpli

Du 19 au 21 octobre, à l’Institut patristique Augustinianum, le Dicastère pour les Causes des saints a tenu le colloque La sainteté dans l’histoire : trois journées consacrées à l’historiographie, aux archives, à l’iconographie, aux saints des différentes régions du monde et au récit contemporain de la sainteté, avec l’audience du pape Léon XIV le mercredi 21.

Parmi les auditeurs se trouvait le Père Andrea Mandonico, SMA, archiviste et postulateur de notre Société, qui a travaillé à la cause de canonisation de Charles de Foucauld et en a raconté la vie dans son livre Mon Dieu, comme tu es bon : la vie et le message de Charles de Foucauld. Son jugement est clair : « C’était un colloque important qu’il fallait faire. » Les colloques précédents avaient abordé la spiritualité à un niveau élevé, celui de la mystique ; il manquait cette racine avec l’histoire. Le colloque a rappelé que toute sainteté a besoin d’un lieu, de personnes bien précises, d’une époque, et répond aux nécessités de l’Église de son temps.

Une question désormais incontournable

Mercredi matin, la Prof.ssa Alessandra Bartolomei Romagnoli (Université pontificale grégorienne) a présenté son intervention intitulée « Réputation de sainteté et pratiques de dévotion et de culte : sources et problèmes d’interprétation de l’histoire de la piété ». Dans la partie conclusive, elle a abordé un thème que le Dicastère a déjà officiellement posé, en lui consacrant une journée du colloque La sainteté aujourd’hui d’octobre 2022 : la renommée de sainteté dans l’environnement numérique.

La canonisation de Carlo Acutis, en septembre 2025, a rendu le problème incontournable : pour la première fois, on se trouve face à une renommée née et développée en grande partie en ligne, avant même de se former autour d’un sépulcre.

Ce qui est réellement nouveau

En soi, le phénomène n’est pas nouveau. La renommée de sainteté a toujours été un fait de communication, transmise par les moyens de chaque époque, de la vie de saint manuscrite à l’image pieuse imprimée ; chaque saut technologique en a modifié la vitesse et la portée, et chaque fois, l’Église a dû réajuster ses outils de discernement. Internet est le dernier maillon d’une longue chaîne.

La nouveauté, selon la conférencière, est d’un autre ordre et se résume en trois points :

  1. La renommée se forme aussi hors du territoire. Pendant des siècles, le culte a été un fait local, lié au corps, à la tombe, à la communauté qui avait connu le serviteur de Dieu. Aujourd’hui, des communautés de dévotion transnationales se constituent autour de figures que leurs membres n’ont jamais rencontrées, ni physiquement ni dans les lieux de la mémoire.
  2. La médiation n’est plus seulement humaine. Entre la voix des fidèles et sa diffusion s’interpose l’algorithme, un agent non neutre qui sélectionne et amplifie ce qui « fonctionne » selon des logiques étrangères à la vertu. La renommée n’est plus seulement ce qu’une communauté dit : c’est aussi ce qu’une plateforme décide de montrer.
  3. La frontière entre la renommée reçue et la renommée construite devient presque indécidable. La doctrine de Lambertini distinguait déjà la renommée spontanée de celle qui est procurée, mais en ligne, la visibilité est structurellement produite par des campagnes, des comptes gérés, des postulations qui font légitimement leur métier.

Une opportunité pour l’historien de la piété

Le web est avant tout, a souligné la conférencière, une opportunité de premier ordre : un extraordinaire dépôt de manifestations dévotionnelles. Les intentions de prière et récits de grâces sur les sites de postulation et dans les groupes sociaux, les bougies virtuelles, les neuvaines partagées et les images pieuses numériques sont les équivalents fonctionnels des livres de miracles, des registres d’ex-voto et des listes de pèlerins que l’on lit pour le Moyen Âge et l’époque moderne, avec un avantage : ils sont datés, sériels et quantifiables. Pour la première fois, on peut observer la naissance d’une renommée presque en temps réel, plutôt que de la reconstruire a posteriori à partir des témoignages d’un procès.

Documentable ne veut pas dire mesurable

C’est là que résident les risques. Chacune des exigences canoniques rencontre en ligne un obstacle spécifique :

  • La renommée doit être spontanée, mais la visibilité en ligne est produite ;
  • Elle doit être stable et continue, mais la viralité est épisodique : un pic mesure l’attention d’un moment, non la durée, et les séries temporelles disponibles sont encore trop courtes ;
  • Elle doit être répandue parmi des personnes dignes de foi, mais l’anonymat supprime le critère qualitatif du graviorum virorum iudicium (le jugement des anciens), qui depuis Lambertini accompagne et corrige la donnée quantitative ;
  • Elle doit concerner une partie significative du peuple de Dieu, mais les utilisateurs des réseaux sociaux ne sont pas représentatifs des fidèles : certaines tranches d’âge, certaines aires linguistiques et certains milieux ecclésiaux y sont surreprésentés.

Et surtout, un « like », une vue, un partage attestent la notoriété, non l’opinion sur les vertus ni l’acte d’invoquer. La fama sanctitatis est un jugement suivi d’une pratique ; la célébrité est autre chose, et internet ne mesure que la seconde. À cela s’ajoutent les risques pastoraux déjà mis en lumière par le colloque de 2022 : la simplification hagiographique, la marchandisation, les forçages et les mystifications contre lesquels le pape François mettait en garde, rappelant que la renommée est authentique lorsqu’elle résiste aux changements du temps et aux modes du moment.

Quatre défis pour le Dicastère

Sur le plan opérationnel, la conférencière a indiqué au moins quatre défis :

  • Méthodologique. Les traces numériques doivent être reconnues comme un nouveau type de source et soumises à la même critique qu’un recueil de miracles médiéval : qui l’a produite, dans quel intérêt, pour quel public, avec quels moyens. Cela demande des compétences que les tribunaux diocésains et les postulations n’ont pas aujourd’hui de manière systématique.
  • Probatoire. Comment acquérir, conserver et vérifier un témoignage né en ligne, reproductible, manipulable, facilement privé de son contexte ?
  • Réglementaire. La lettre de 2021 aux évêques, qui demandait de vérifier la consistance et l’authenticité de la renommée, doit probablement être mise à jour avec des critères explicites sur l’activité numérique des postulations, car la ligne entre informer et procurer la renommée est aujourd’hui plus subtile que ne le suppose le texte normatif.
  • Le principe de vérification sur le terrain. Aucune renommée numérique ne devrait être prise en considération sans une vérification dans les pratiques hors ligne : le sépulcre, les pèlerinages, les témoignages sous serment, les formes dévotionnelles concrètes. C’est dans le passage du réseau au lieu que la renommée montre si elle est jugement et pratique, ou seulement rumeur.

Ni ignorer ni idolâtrer

La conclusion est un équilibre. Ignorer internet n’est pas possible, car une part croissante de la piété s’y dépose et s’y exprime. Le traiter comme une mesure de la renommée serait une erreur tout aussi grave, car cela confondrait notoriété et sainteté, c’est-à-dire la confusion que les normes des procès sont nées pour éviter. La tâche de l’historien de la piété reste, aujourd’hui comme au cours des siècles passés, de lire de manière critique les formes par lesquelles une communauté manifeste ce qu’elle croit, en sachant que la source a changé, mais la question non.

La réputation sur les réseaux sociaux est une réputation de visibilité : elle se mesure en abonnés et en partages, récompense la rapidité et l’éclat, et dit combien l’on est vu, non qui l’on est. La renommée de sainteté suit une logique presque opposée : elle ne se fabrique pas, elle se reçoit de ceux qui ont connu quelqu’un, ont observé sa vie dans la durée et se tournent vers lui dans la prière. Le risque est de laisser la première contaminer la seconde : un serviteur de Dieu devient un « contenu », une citation détachée de son contexte, une image facile à aimer, tandis que des figures exigeantes ou discrètes passent inaperçues, non faute de sainteté, mais parce qu’elles « fonctionnent » mal à l’écran. Les réseaux ne sont pas à rejeter, car ils font se rencontrer des fidèles dispersés et font connaître des témoins ignorés, mais ils demandent de ne jamais prendre l’audience pour un signe.

Rester fidèles à l’histoire

Les paroles du Père Andrea et l’intervention de la Prof. Bartolomei Romagnoli s’éclairent mutuellement. Si toute sainteté a besoin d’un lieu et de personnes concrètes, alors la renommée numérique, elle aussi, doit être vérifiée là, dans les pratiques, les lieux, les témoignages. Pour ceux qui, comme nous, gardent des archives et accompagnent des causes, c’est une invitation à rester fidèles à l’histoire, quelle que soit la forme qu’elle prend aujourd’hui.

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