En 2013, alors qu’il exerçait son stage pastoral au Libéria, le P. René vécut un moment qui allait marquer le reste de sa vie.
« Le P. Gareth Jenkins nous avait envoyés enseigner le catéchisme à Oscar Romero, une ONG américaine au Libéria. Avec mon frère séminariste Gérard Koffi, nous avons échoué — parce que nous ne connaissions pas la langue des signes. Les enfants étaient sourds. Nous parlions, ils ne comprenaient pas. Ils signaient, et nous ne comprenions pas. »
Cet échec devint un tournant.
« Je me suis dit : Seigneur, aide-moi à ne plus échouer une seconde fois. C’est alors que j’ai décidé d’apprendre le langage des signes — non pas comme une simple compétence, mais comme un projet de vie. »
Une vocation prend forme
Pendant ses études de théologie au Kenya, le P. René découvrit un cours optionnel intitulé Langage des signes pour le ministère pastoral.
« Je l’ai appris avec joie et enthousiasme, » se souvient-il. « C’est de cette expérience formatrice qu’a émergé ma première initiative de Pastorale des Sourds, au sein de la paroisse d’Embulbul — Marie Mère de Dieu — et cette mission s’est considérablement développée depuis. »
En 2018, après son ordination en Côte d’Ivoire, il fut envoyé au Ghana. Inspiré par son expérience, il décida de recommencer.
« Pourquoi ne pas créer quelque chose de semblable ici au Ghana? »
Le 22 novembre 2020 — fête du Christ Roi — à la paroisse Saint François d’Assise, la Pastorale des Sourds fut officiellement lancée à Madina, Accra.
D’un arbre à un bureau
Les débuts furent modestes.
« Au début, je n’avais pas de bureau. Je m’asseyais sous un arbre près de l’église — c’était mon bureau. Plus tard, les paroissiens ont dit : “Non, Père, vous ne pouvez pas rester sous un arbre. Nous allons vous aider à construire un petit bureau.” Et voilà où nous en sommes aujourd’hui. »
Aujourd’hui, le P. René travaille avec une petite équipe de sourds et malentendants:
- Une secrétaire,
- Un coordinateur pour le projet de pisciculture,
- Et un responsable de la fabrication de perles.
Le tout soutenu par de petits dons et la générosité des paroissiens.
« Nous avançons petit à petit, lentement mais sûrement, » dit-il avec sourire.
Construire une communauté de sourds
Le ministère a commencé par des rencontres individuelles.
« J’ai dit aux gens que j’apprenais la langue des signes. J’ai rencontré Mr. et Mme George, deux paroissiens sourds âgés qui venaient à la messe chaque dimanche sans interprète. Quand nous nous sommes salués en langue des signes, ils étaient si heureux. Grâce à eux, la nouvelle s’est transmise de main en main, et c’est ainsi que notre groupe a vu le jour. »
Foi, formation et fraternité
Au cœur du ministère se trouve l’inclusion.
Chaque dimanche à 9h, le P. René célèbre la messe avec interprétation en langage des signes, afin que les paroissiens sourds puissent pleinement participer à l’Eucharistie.
« Beaucoup d’entre eux avaient reçu ce que j’appelle un “baptême de faveur” — des sacrements reçus sans réelle compréhension, faute d’interprétation. Désormais, nous prenons le temps de leur enseigner le sens de ces sacrements. »
Au-delà du spirituel, la communauté s’engage dans :
- Des rencontres sociales,
- Des projets créatifs : fabrication de perles, chapelets, pisciculture, production de miel,
- Des formations avec des bénévoles et des professionnels,
- Des cours de langue des signes pour assurer la pérennité.
« Si un jour la SMA m’envoie ailleurs, je veux que des personnes formées puissent continuer la mission. »
Les défis du chemin
La pastorale fait face à de nombreux défis — surtout financiers et humains.
« Je suis le fondateur, le directeur, le secrétaire, le comptable et l’interprète — tout en une seule personne. Je forme ma secrétaire sourde et malentendante, mais nous manquons encore de soutien professionnel. Parfois, je dépends de ce que les paroissiens donnent pour soutenir l’œuvre. »
Malgré ces difficultés, le P. René poursuit ses efforts de collecte de fonds, avec un objectif clair.
Une vision pour l’avenir
« Nous visons 200 000 cedis ghanéens pour acheter un terrain et construire un Centre pour les Sourds — un lieu de formation, de création d’emplois et d’autonomisation. Les personnes sourdes ne devraient pas dépendre éternellement des autres. Dieu n’a créé personne pour être aidé en permanence. Eux aussi ont des dons, des compétences, un potentiel. Ils doivent être soutenus afin de voler de leurs propres ailes. »
Cette vision met l’accent sur l’inclusion, non l’isolement.
« Je ne veux pas de messes séparées pour les sourds. Ils subissent déjà assez d’exclusion. Si nous célébrons une messe uniquement pour eux, nous les séparerons davantage de la communauté entendante. Nous devons prier ensemble — sourds et entendants — un seul corps dans le Christ. »
Un ministère qui transforme des deux côtés
Ce ministère n’a pas seulement changé la vie des paroissiens sourds — il a aussi transformé le P. René lui-même.
« Chaque fois que je communique en langage des signes, je ressens de la joie. Cela enrichit ma vie spirituelle, car cela accomplit la mission que Jésus a donnée dans Matthieu 28 : “Allez dans le monde entier ( à tous), proclamez la Bonne-Nouvelle et baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.” L’Évangile est pour tous. »
Un appel à tous
« La Pastorale des Sourds n’est pas seulement la mienne — elle nous appartient tous. J’invite chacun à apprendre la langue des signes, ne serait-ce que les bases. Un jour, vous pourriez rencontrer une personne sourde, et ce petit signe que vous connaîtrez pourrait lui apporter lumière et joie. »
Cette initiative nous rappelle une vérité simple mais profonde :
L’Évangile ne dépend pas du son, mais de l’amour rendu visible.
Dans un monde qui oublie souvent les sourds, à Madina ils ne sont pas oubliés — ils sont famille.
Et peut-être, dans leur silence, sommes-nous nous aussi invités à écouter plus profondément Dieu qui parle au-delà des mots.
Brice Ulrich AFFERI







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